Janvier 1965
Pour la seconde fois de sa carrière, Luchino Visconti a terminé son tournage sans un seul jour de retard sur les prévisions de la production, et même avec quarante-cinq minutes d’avance, comme il l’a malicieusement fait remarquer à Oscar Brazzi, directeur de production de Vaghe stelle dell’ Orsa. La première fois, c’était en 1957, avec Le notti bianche. Ce n’est. pas une coïncidence: dans les deux cas, Visconti a été coproducteur des films, avec Franco Cristaldi. C’est également la seconde fois qu’il tourne un film dont l’action est resserrée en quelques heures: un peu plus d’un jour et demi (celle des Notti bianche se déroulait sur trois jours). Vaghe stelle dell’ Orsa est l’histoire d’un retour, comme le suggère le titre, intraduisible, tiré du premier vers d’une célèbre poésie du plus européen des poètes italiens du XIX°, Giacomo Leopardi : « Le ricordanze ».
Sandra (Claudia Cardinale), fille d’un savant juif, déporté par les nazis et mort à Auschwitz, retourne à Volterra, sa ville natale, en compagnie de son mari (Michael Craig), intellectuel américain de la lignée Kennedy. A Volterra, Sandra retrouve sa mère (Marie Bell), femme jadis très belle et maintenant malade, un peu folle; son frère (Jean Sorel), un jeune original à la vocation littéraire incertaine, éprouve pour elle une affection profonde et presque morbide; enfin, l’administrateur des biens de la famille (R. Ricci) et ex-amant de sa mère, joua un rôle obscur dans la déportation du père.
Comme pour le dernier Fellini, le bureau de presse de la « Vides» garde secrète l’histoire du film, se bornant à suggérer quelque analogie avec l’« Electre » d’Euripide (en fait, on y retrouve tous les personnages: Electre, Oreste, Clytemnestre, Egisthe…), et à déclarer dans le press-book: « Visconti affronte un sujet psychologique, très moderne et classique à la fois: celui de la recherche des racines profondes où l’esprit humain enfouit son besoin de vérité, de justice et d’amour. »
Excepté une séquence à l’hôtel Hilton de Rome, tout le film a été tourné (extérieurs et intérieurs) à Volterra, très vieille ville étrusque à quarante kilomètres de Florence et dont les origines se perdent dans la légende. Un des personnages du film dit:
«..au cours des siècles, les éboulements ont englouti maisons, églises, couvents, antiques remparts. Toutes les tentatives faites pour mettre fin à cette lente mais invincible destruction ont été inutiles… C’est la seule ville, à ma connaissance, inexorablement condamnée à mourir banalement d’une maladie de vieillesse, comme presque tous les hommes… »
Visconti lui-même a déclaré que l’idée du film lui est venue de Volterra: « Je connaissais déjà cette ville, naturellement. Mais, il y a quelques mois, j’y suis passé en voiture, au coucher du soleil, après bien longtemps. Cela a été pour moi une sorte d’illumination. L’histoire, les personnages devaient probablement dormir en moi depuis longtemps, mais c’est ce soir-là seulement qu’ils commencèrent à se dessiner vraiment. » Vaghe stelle dell’Orsa est le premier film de Visconti dont le sujet soit entièrement de lui (mais il a travaillé au scénario avec Suso Cecchi d’Amico et Enrico Medioli, ses collaborateurs habituels).
J’ai demandé à Visconti s’il pensait que ce film représentait une nouvelle étape, par rapport à ses films précédents. Sur le plan du langage, par exemple. Il m’a répondu, avec un certain sourire: « Comment le savoir, maintenant ? Je ne sais pas. Peut-être le saurons-nous quand le film sera prêt. Je n’ai jamais rien fait de prémédité dans ce sens. Sur le plan de la technique de mise en scène, la seule évolution que l’on puisse noter dans mon travail, depuis Ossessione jusqu’à aujourd’hui, est un effort de simplification. La seule différence entre Vaghe stelle dell’Orsa et mes autres films est celle-ci: l’évolution dramatique est peut-être moins définie, moins précisée que d’habitude. J’ai voulu éclairer le drame par à-coups, à l’improviste; mais c’est le caractère même de l’histoire qui l’exige. » Je lui ai demandé s’il avait l’habitude de tourner avec deux caméras: « J’ai commencé avec Rocco e i suoi fratelli et j’ai continué dans Il gattopardo. Ici, pour certaines scènes, j’emploie même trois caméras: deux Mitchell placées symétriquement et une Arriflex, placée un peu au hasard. C’est une méthode qui me permet de temps en temps de voler quelque chose aux acteurs: expressions, gestes, mouvements inconscients. Quelquefois, c’est ce qu’ils font de mieux. Naturellement, cela m’est utile aussi pour abréger la durée de tournage en m’évitant de répéter la mème scène sous un autre angle, même sil faut plus de préparation pour chaque cadrage. Mais on ne peut employer cette méthode qu’avec d’excellents opérateurs, comme Rottuno, ou Nannuzzi. »
C’est aussi la première fois qu’Armando Nannuzzi travaille avec Visconti (après avoir tourné avec Bolognini: Il bell’Antonio, Senilità; Castellani: Il brigante; Lattuada: Il maffioso). Il me dit: « Au début, j’étais très préoccupé. Visconti m’intimidait. Il y a toute une légende sur Visconti: on dit qu’il est très exigeant, inflexible, scrupuleux. Un véritable dictateur. Moi, j’ai trouvé au contraire qu’il est un homme charmant, d’une amabilité extrême. Il est très exigeant, c’est vrai. Il exige que chacun, du directeur de la photo jusqu’au dernier machiniste, connaisse parfaitement son métier. Et il est surtout terrible avec ceux qui trichent, ou veulent lui en faire accroire. »
— Quel genre de photographie avez-vous adopté pour Vaghe stelle dell’Orsa ?
Une photo très réaliste, et pas du tout fouillée, mème si c’est toujours, d’une certaine façon, une « photographie à effets ». Il y a de forts contrastes de blanc et de noir. Je n’avais jamais travaillé avec Visconti, mais il me semble que là, plus que dans ses précédents films, il a sacrifié clarté et netteté du cadre à la rapidité de l’action. Peu de travellings, un renoncement absolu à la dolly. Mais, comme chacun sait, Visconti n’aime pas faire bouger sa caméra. Quand elle bouge, cela ne se voit presque pas. Et ce sont toujours des mouvements rigoureusement exigés par l’action, par les déplacements des personnages. Pour la première fois pourtant, Visconti s’est servi du zoom, passant même du 250 au 30. Mais il n’est pas comme Rossellini: il laisse faire l’opérateur. A mon avis, il a raison. On ne peut pas se servir du zoom de l’extérieur. »
Vaghe stelle dell’Orsa ne sortira qu’au printemps. Il reste à faire le montage et la synchronisation du film.
M. Mi.