Le Tout-Paris fête trois grands acteurs et un metteur en scène Italiens

Photo (de gauche à droite): Rossella Falk, Luchino Visconti, Marcello Mastroianni, Rina Morelli, Romolo Valli et Paolo Stoppa. 

Le plus grand succès du Festival de Théâtre de Paris a été remporté par une troupe italienne la Compagnie Morelli-Stoppa, qui a fait la conquête du public parisien avec La Locandiera de Goldoni au Théâtre Sarah Bernhardt.

La première fut in triomphe. Les plus grandes vedettes se pressaient dans la salle. Gina Lollobrigida, Edwige Feuillère, Colette Mars, Alice Cocéa, Renée Saint-Cyr, Claude Laydu, Jean-Marc Tennberg, Maurice Chevalier, le réalisateur Henri Verneuil, etc. Les héros de la soirée venaient de renouveler Goldoni sous les yeux d’un public ébloui. Ils avaient le plus jeune et le plus vivant des dramaturges.

Le mérite de cette révélation revint surtout à Luchino Visconti qui mit La Locandiera en scène. Il habilla la pièce d’admirables décors qu’il conçut lui-même (1) et qui semblaient surgis tout droit du pinceau d’un petit maître florentin. C’est là qu’évoluèrent avec légèreté les traditionnels personnages de la comédie italienne. Luchino Visconti leur imposa un style enjoué et précis qui enchanta tous ceux qui suivaient leurs évolutions. Ils s’appelaient, ces comédiens italiens qui éblouirent Paris, Paolo Stoppa, Marcello Mastroianni, Rina Morelli.

Paolo Stoppa et Marcello Mastroianni sont bien connus à Paris en raison des nombreux films qu’ils ont tournés. Le public français a toujours apprécié le facétieux et irrésistible comédien qu’est Paolo Stoppa avec ses quatre-vingts films à son actif, mais on ignorait qu’il était en même temps un des plus grands acteurs de théâtre de son pays. Quant à Marcello Mastroianni, on savait qu’il était le plus prometteur des jeunes premiers italiens, mais on ne se doutait pas qu’on allait trouver en lui ce comédien consommé que seul peut pleinement révéler le théâtre. Quant à Rina Morelli, elle est une des plus grandes vedettes de la scène italienne; elle était heureuse de découvrir Paris et elle ne s’attendait pas à y trouver un accueil si chaleureux car elle arrivait en pays inconnu.

Le lendemain de la première, Edwige Fauillère offrit un déjeuner en l’honneur de ses brillants camarades italiens; le surlendemain, Colette Mars les convia à La Macumba. Partout on fêta ces talentueux hôtes de Paris. Lorsque Paolo Stoppa célébra son cinquantième anniversaire, Maurice Chevalier et Jean Cocteau vinrent lui souhaiter de connaître encore de nombreuses années d’un triomphe pareil à celui qu’il remporta au Théâtre Sarah-Bernhardt, et Edwige Feuillère, qui ne pouvait être présente à cause de ses répétitions de La Reine et les insurgés au Théâtre de la Renaissance, lui envoya une magnifique et rare boussole ancienne.

Paolo Stoppa me confia qu’il était désolé d’avoir dû refuser de tourner dans le nouveau film de Jules Dassin Le Christ recrucifié.

— Mais c’était plus fort que moi, me dit-il avec une moue comique, je n’aurais jamais eu le courage de vivre pendant trois mois dans un village perdu en Crète. Je suis un homme trop sociable.

Quant à Marcello Mastroianni, il se montra sincèrement étonné d’être aussi connu à Paris. Il ne pouvait mettre le nez dehors sans être immédiatement sollicité par les chasseurs d’autographes. Cette popularité l’a incité à accepter l’idée de tourner en décembre prochain dans un film français: avec Martine Carol, sous la direction de Christian-Jaque.

Tandis qu’il m’en parlait, Paolo Stoppa s’approcha et saisit les derniers mots de notre conversation:

— Si c’avait été pour les vivre avec Martine Carol, dit-il en souriant, j’aurais accepté de passer trois mois dans le village le plus perdu de Crète… à condition, bien entendu, que Christian-Jaque ne soit pas notre metteur en scène.

Luchino Visconti, lui, rêvait à un autre grand projet: venir monter à Paris une pièce dont Edwige Feullière serait la vedette…

Marcel Peyraud
(Ciné-Revue, 6 Juillet 1956)

(1) Scènes et costumes de Luchino Visconti et Piero Tosi.